| Tandis que la police française
ignore mes offres, le F.B.I. (1), lui, prête dès
1985 une grande attention à mes travaux, essentiellement en exoscopie.
Mais ce que je prétends pouvoir faire paraît trop beau aux
spécialistes étatsuniens. Lire la mémoire des grains
de sable, même aux U.S.A., on ne sait pas faire.
Le F.B.I. décide donc de tester ma méthode.
Près de vingt ans plus tard, ses géologues se souviennent
encore de l'exoscopie des quartz : voici quelques extraits d'un ouvrage
publié par John Mc Phee (2), dans lequel des géologues
du F.B.I. racontent notre première rencontre :
« (...) le représentant d'une compagnie aéronautique
californienne avait contacté le F.B.I. au nom du consultant français
de celle-ci, Loïc Le Ribault. Le représentant disait que Le
Ribault (...) voulait travailler en criminalistique, parce qu'il prétendait
être capable de faire des choses que personne d'autre ne pouvait
faire. Il disait que si on lui montrait quelques grains de sable, il pouvait
vous dire d'où ils provenaient. Il avait essayé d'intéresser
les laboratoires de police scientifiques français et britanniques,
mais avait échoué. Il était sûr que si le F.B.I.
était intéressé, les autres pays suivraient. Il appelait
sa spécialité « exoscopie».
Le F.B.I. dit : « quelques grains ? »
Le représentant de Le Ribault dit : « Testez-le.
Testez-le, tout simplement. Donnez-moi trois échantillons. »
Pendant que l'homme attendait, les géologues du F.B.I. - Fiedler,
Rawalt et quelques autres – se réunirent. Dans un pilulier,
ils mirent quelques cendres provenant du Mont Saint-Hélène
(échantillon 1). Dans un autre, ils mirent
des alluvions de rivière d'un delta de Caroline du Sud, reliés
à une affaire de meurtre (échantillon 2).
Quoi mettre dans le troisième pilulier ? Dans les locaux du laboratoire,
il y avait quelques poutres provenant des barraquements de l'unité
des Marines victime d'un attentat à la bombe à Beyrouth.
Rawalt se souvint avoir remarqué que de la poussière avait
été projetée sur les poutres. Il en gratta un peu
et la mit dans le troisième pilulier (échantillon
3).
Quelques semaines plus tard, un dossier avec une reliure spiralée
parvint de la Teste de Buch, une ville du Médoc. La couverture
mentionnait: « étude exoscopique de trois échantillons
de sable, effectuée par Loïc Le Ribault. »
C'était un travail magnifique, si extraordinaire qu'il était
difficile de croire les résultats.
Le F.B.I. avait collecté des échantillons des cendres du
Mont Saint-Hélène dans tout l'ouest du pays, afin de répertorier
la taille et la distribution des particules, ainsi que les cycles de sédimentation,
parce que les cendres pouvaient devenir un indice important dans les sols
sur les lieux d'un crime. L'étude de Le Ribault disait que l'échantillon
n° 1 était de la cendre provenant du Mont
Saint-Hélène, et qu'elle s'était déposée
sur une surface presque horizontale à moins de cent miles du volcan.
« Il prétendait que ça provenait de quelques
miles du volcan », dit Rawalt. « Alors,
on a appelé l'agent en chef qui avait prélevé les
cendres, et lui avons demandé : « Où les avez-vous
récoltées ? » Il nous a répondu : « Sur
le capot de ma voiture (3). J'étais garé un peu
plus loin dans une vallée. »
Selon le rapport de Le Ribault, l'échantillon n°
2 provenait d'un bassin fluviatile du Sud-Est des Etats-Unis,
et il disait qu'avec des cartes géologiques d'une échelle
suffisante, la localisation exacte pourrait être déterminée.
Selon le rapport, le troisième échantillon
était déconcertant, et ce qui suit est une paraphrase de
Rawalt au sujet du rapport de Le Ribault : « Il y a eu
un événement pyroclastique, un dépôt à
cause d'une violence extrême – une explosion. Il ne s'est
passé qu'un bref instant ensuite avec le dépôt de
ces grains sur une surface verticale. Je n'ai aucune idée de l'endroit
où ce phénomène s'est produit, parce que le seul
endroit du monde que je puisse identifier comme origine de ces grains,
c'est la vallée de la Bekàa, au Liban, et bien entendu le
F.B.I. n'a aucune affaire criminelle au Liban. Je ne sais donc pas d'où
provient cet échantillon. »
Après que les géologues du F.B.I. eurent fini de lire
le rapport, quelqu'un dit :
« Il faut qu'on parle avec cet homme. » (...) »
Le F.B.I. m'invite donc à faire une conférence de quelques
jours dans son Académie située à Quantico (Virginie).
L'Académie est une véritable ville cachée dans la
forêt et sévèrement gardée par les Marines.
Là, dans une ambiance feutrée, des centaines de policiers
suivent plusieurs semaines de stage. Ils trouvent tout sur place : des
magasins fort bien approvisionnés, des cinémas, un bureau
de poste et même une banque.
Et puis il y a les laboratoires.
C'est là que j'ai rendez-vous.
Peu de personnes (une dizaine) assistent à ma conférence,
mais tous sont des spécialistes de très haut niveau. Je
dois parler durant trois jours, mais les Etats-uniens sont des gens pratiques.
A la fin de la première matinée, le responsable vient me
trouver et me dit :
« Votre exposé est passionnant. Vos clichés sont
magnifiques. Et puis, vous avez fait vos preuves. Seulement, voyez-vous,
je ne crois pas qu'à la fin du séminaire nous soyons capables
de réaliser nous-mêmes ce genre d'analyses. Exact ? »
« Exact », dis-je. « Il faudrait bien
compter deux bonnes années d'entraînement, et encore... »
« C'est bien ce que je pensais. Alors, voilà : vous
avez encore deux jours et demi à passer avec nous. Je vous propose
d'arrêter maintenant votre conférence et, si vous acceptez,
de travailler pour nous sur une grosse affaire que nous avons actuellement
sur les bras. L'exoscopie pourrait nous être bien utile... »
J'apprends alors que, peu de jours avant mon arrivée aux U.S.A.,
on a retrouvé le cadavre d'Erique Camarena, agent de la D.E.A (4)
.
Celui-ci, grâce à ses origines mexicaines, avait réussi
à s'infiltrer dans un important réseau de trafiquants de
drogue basé dans le centre du Mexique. En février 1985,
il était venu faire un rapport au consul des Etats-unis de Guadalajara,
dans lequel il indiquait que de nombreuses personnalités politiques
locales étaient impliquées dans ce trafic, dont notamment
le propre beau-frère de l'ancien président mexicain, Echeveria.
Depuis, on ne l'avait plus revu, jusqu'à ce qu'on retrouve son
cadavre. Or, au moment de sa découverte, l'état du corps
montrait que le décès remontait à au moins trois
semaines, et que le corps avait été inhumé assez
longtemps avant d'être déterré puis probablement transporté
à l'endroit où il avait été trouvé.
La question que me pose le F.B.I. est claire : est-il possible de dire
si le cadavre a bien été transporté et, si oui, où
il a été enterré la première fois.
A priori, effectivement, l'exoscopie devrait pouvoir permettre de résoudre
ce genre de problème. Tout dépend, bien sûr, de la
qualité des échantillons.
Je ne connais pas encore les détails de l'affaire, mais, à
Quantico, la tension est extrême.
Lorsque je demande si l'agent a été abattu, un policier
me répond, le visage fermé :
« No, he wasn't... »
Puis il soupire et m'apprend que le corps de Camarena porte les traces
de tortures abominables visiblement infligées par un spécialiste.
Car il faut savoir que, dans ce domaine aussi, existent des spécialistes
de haut niveau...
Devant moi, on a déposé toute une collection de flacons
contenant des échantillons de sable prélevés par
les agents étatsuniens sur le cadavre de leur collègue et
autour de celui-ci.
Quand je les débouche, une odeur de décomposition se répand
aussitôt dans la pièce. Elle a imprégné même
les grains de sable !
Le géologue du F.B.I. poursuit (5) : « Avec
un microscope électronique à balayage, il (L. Le Ribault)
étudia les quartz provenant du cadavre de Camarena – des
quartz ordinaires, à l'exception de ceux d'origine rhyolitique.
Il les grossit jusqu'à dix mille fois, et lut les traces à
leur surface. L'eau dissout le quartz, lentement mais sûrement.
L'eau qui s'infiltre dans le sol dissout une partie des cristaux de quartz,
et lorsque les solutions riches en silice s'évaporent, le quartz
se recristallise. A très forts grandissements, il est possible
de voir les micro-cristallisations, et les différentes formes de
celles-ci racontent différentes histoires. Si elles sont présentes
partout sur les grains, cela signifie que celui-ci fut déposé
dans de l'eau. Si elles sont présentes au sommet du grain à
tel ou tel endroit, cela signifie qu'il était sur l'escarpement
d'une montagne. « Il prenait un seul grain et vous disait
l'endroit où il s'était déposé, combien de
temps il était resté en place, et d'où il venait »,
poursuit Rawalt. « Il tient aussi compte de la solubilité
du quartz et regarde les différentes parties de sa surface pour
déterminer à quel point elles ont été érodées
par l'eau. Avec son expérience, il peut vous dire le type de facteurs
auxquels il a été soumis dans l'environnement, et donner
ses conclusions. La connaissance de la façon dont le quartz se
dissout et recristallise est la base de toute sa méthode, l'exoscopie. »
Pendant la semaine que Le Ribault passa à Quantico, on lui
soumit des échantillons de terre fournis par la D.E.A. de Mexico
– tous négatifs.
Enfin, devant son microscope électronique à balayage, observant
un grain devenu gros comme une carte provenant d'un autre échantillon,
Le Ribault dit :
« Il vient d'un endroit où un massif rhyolithique domine
une vallée. »
Rawalt dit : « Ça, on le sait déjà. »
Car on avait donné à Le Ribault trois échantillons
que Rawalt avait prélevé dans la forêt de Primavera,
ainsi que de la terre trouvée sur le corps de Camarena. Sur une
carte, Rawalt montra à Le Ribault où il avait prélevé
les échantillons. Le Ribault dit : « Vous y êtes,
mais pas tout à fait. Vous êtes approximativement à
la bonne hauteur dans le parc, et presque au bon endroit de la zone en
pente dans laquelle ce grain de quartz s'est sédimenté.
Le type de dépôt et la profondeur sont exacts. Vous y êtes,
mais pas exactement. Ces grains viennent d'un endroit où l'eau
coulait vers le nord. A l'endroit où le corps a été
enterré, l'eau coulait vers le sud. » Le Ribault
poursuivit : « Ce sable d'origine rhyolitique a été
déposé dans un milieu aquatique. A une profondeur d'approximativement
quatre à cinq pieds. La cristallographie montre qu'il venait d'une
berge. La pente de celle-ci est inférieure à dix degrés.
Cet endroit est ombragé. Quand vous y retournerez, cela pourra
vous aider de savoir que le massif d'où proviennent ces sables
est situé à quatre mille pieds au-dessus de l'endroit où
le corps a été enterré » (...) ».
Plus tard, j'apprendrai que la localisation que j'avais indiquée
correspondait à une ferme appartenant à Rafael Caro Quintero,
un des parrains mexicains de la drogue. C'est effectivement là
que Camarena, après avoir été enlevé, avait
été conduit puis torturé des heures durant sous l'attentive
surveillance médicale du docteur Humberto Alvarez, chargé
de lui administrer régulièrement de la lidocaïne pour
lui soutenir le coeur pendant son martyre. Cette séance, d'ailleurs,
avait été enregistrée par les bourreaux et la bande
magnétique, désormais, est en possession du F.B.I. Puis
Camarena, qui n'était plus qu'une plaie sanglante, avait été
enterré à proximité du ranch, dans des sédiments
contenant des quartz rhyolitiques. C'est en se rendant compte du danger
que représentait la présence de son cadavre à côté
de leur résidence que les trafiquants, trois semaines plus tard,
décidèrent de le transporter à cent cinquante kilomètres
de là, à l'endroit où finalement on l'avait découvert.
L'histoire dramatique de Camarena et l'importance de l'analyse des grains
de sable pour la résolution de cette affaire sont racontées
dans le film The Drug War de Brian Gibson (1989).
Le 2 avril 1990, le docteur Alvarez fut enlevé à Guadalajara
par des agents étatsuniens et transporté aux Etats-Unis.
L'instruction dura deux ans.
Le 14 décembre 1992, le tortionnaire fut acquitté, faute
de preuves : Le cadavre de Camarena était trop putréfié
pour révéler la présence éventuelle de lidocaïne...
et Alvarez s'envola par le premier vol à destination du Mexique.
Libre.
(1) Federal Bureau of Investigation : police fédérale étatsunienne,
compétente sur tout le territoire des Etats-Unis.
(2) John McPhee - « Irons in the Fire » - Ed. Farrar, Straus
& Giroux, New York, 1998. L'extrait (traduit de l'anglais) reproduit
ici a été publié dans le quotidien « New Yorker ». John Mc Phee
a écrit vingt-six livres et obtenu le Prix Pulitzer en 1999.
(3) C'était ça, la « surface presque horizontale » (nd LLR)
(4) Agence fédérale étatsunienne de lutte contre la drogue.
(5) in John Mc Phee, op. cit.
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